Dominique Pagani

Ateliers de philosophie

Spirale d'Archimède

Seance #2.1

Entre crise et guerre : Philosopher ?

novembre 2015 - centre Goscinny, Paris

La transcription de la conférence en PDF.

Principe du cours : entre crise et guerre, philosopher ? Fait référence à un présent historique (et non immédiat).

Hegel :

« tu ne pourras jamais être plus que ton temps mais au mieux tu seras ton temps ».

Il faut renoncer à la chimère que l’on peut penser le passé ou anticiper l’avenir. Que l’on pense le passé ou que l’on anticipe l’avenir, ce sont les intérêts du présent qui se reflète dans notre pensée. Nous sommes toujours en retard sur notre présent historique, c’est la chose la plus difficile à penser, une sorte de limite au sens mathématique (qui ne demande qu’à être transgressée chez les mathématiciens).

Dans cet horizon du temps présent qui résonne dans le titre « entre crise et guerre », il y a une complicité historique ou au moins principiel et logique, sinon chronologique, entre la philosophie et la notion de crise.

L’histoire de la philosophie commence par la mise à mort de Socrate à cause de son questionnement.
Socrate veilleur de nuit, qui se lève : réveille-toi ou tu vas flamber dans ton lit et l’autre le tue parce qu’il lui donne le déplaisir d’être réveillé de ses évidences, ses certitudes.

Est-ce que les inconvénients qui peuvent venir du fait qu’on pose des questions qu’on réfléchit, qu’on commence à donner des raisons comme dit Merleau-Ponty, puis d’autre raisons et ainsi le respect s’en va.


Les trois grands événements dans l’histoire de la pensée postérieure à la clôture que voulait en faire Hegel, bref à la fin proclamée de la philosophie telle qu’elle apparaît à la fin du XVIIIe, début XIXe (et non la fin de la pensée, preuve en est) : Marx, Nietzche, Freud qui ont fait coulé le plus d’encre depuis se situent en dehors de la philosophie.

Marx écrit « Misère de la philosophie », Freud est médecin et Nietzche, narquois vis à vis de la philosophie pour qui c’est un ensemble de jeu de mot, il est philologue et non philosophe. Dans l’ignorance, le plein du mot vient remplir le vide de la chose (référence à Molière). 

Références

  • Marx (Karl)/ Misère de la philosophie

Nietzche aurait été surpris de la vague de nietzschéisme obscène de ces quarante dernières années dans la pensée contemporaine. Nietzche, Figure pathétique (la scène de sa folie à Turin) et voilà qu’on en fait un décapeur, un démystificateur.

« toi l’ami de la sagesse, de la vérité (le philosophe), allons donc : rien qu’un fou, rien qu’un poète ».

Nietzche/Zarathushtra. Il n’avait pas la prétention d’être philosophe, contrairement à la place qu’il prend dans l’idéologie contemporaine. Deleuze, Dérida, Foucault, Onfray ne sont d’accord sur rien mais sont tous nietzschéen.

Références

  • Nietzsche/ Zarathushtra

Freud faisait remarquer que l’Eglise et l’armée, ces deux foules, sont deux foules sans femme. Dans les institutions structurées comme l’Eglise et l’armée une mise en question des évidences est subversive (subvertere - retourner par dessous). De l'importance de réfléchir au champ d’origine des mots employés.


Le Mali fait partie des pays du « champ ». Comment définir ce champ ? La francophonie ? (non le Canada) ; ancienne colonie ? (non Sierra Léone); il s’agit des pays concernés par l’aide. Un pays aide t'il un autre à devenir son concurrent ?  Qu’est-ce que ça cache ?

La métaphore est militaire : le champ. Toujours se rappeler du domaine d’origine du terme qu’on emploie.


S'agit-il d'un simple « malentendu » entre Socrate et la cité ? Un simple déplaisir de se faire réveiller ? La philosophie du plaisir, doctrine officielle d'aujourd'hui. Nietzche en savait quelque chose du principe de déplaisir.

Plus qu'un malentendu, une crise. Les macédoniens affutent javelots glaives et épées, là dans le nord un peu plus barbare et plus fruste, ils vont mettre fin au miracle grec. Cest tout ce qu’il y a de décisif dans l’initiative de Socrate d’avoir compris que la maladie s'exprime dans les mots, que les maux s’expriment dans les mots de la cité.


Référence au traitement de l'actualité. Alors que le Politique, avec un P comme on en voit rarement, frappe à nos portes les plus intimes (atentats), on assiste pour en parler à un langage dépolitisé, plus psychologique que jamais. On en veut à nos valeurs. Qui est ce nous ? L'Otan ?

La politique de l’autruiche (triple jeu de mot de Lacan) : quand la conscience ne veut rien savoir, le déni total. Continuer plus que jamais dans le discours qui a précédé les évènements qui nous secouent et qui sont le plus gros démenti de tout ce qu’on a entendu jusque-là (les dangers Poutine, Assad...).

Les maux de la cité s’expriment dans les mots de la cité : "Laxiste avec les terroristes", "Jospin avait échoué". Cela suppose que la finalité suivie par les deux intéressés, les laxistes ou Jospin, est la bonne mais que malheureusement ils ont échoué dans leur finalité. Jospin n'a t'il pourtant pas réussi avec toutes ses privatisations, de libéralisation économique ? C’est peut être ça la fonction historique du PS.


La plupart des gens votent centre gauche-centre-droit et quelques pourcents votent extrême droite et gauche mais en période de crise, années 30 en Allemagne, le centre s’effondre et c’est la courbe en U. Qui a liquidé dans la rue les deux grands leaders historiques des spartakistes, Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg ? Un flic du parti socialiste SPD dont le chef a dit qu'il sera "le chien sanglant".

L’Afrique sub-saharienne, noire, était une des régions les plus civiles, à part dans les grandes villes comme Abidjan. Maintenant on ne peut même plus prendre un verre à Niamey ou Bamako.


Est-ce que c’est la critique qui provoque la crise ou est-ce parce qu’il y a la crise qu’il faut plus que jamais philosopher. Le philosophe se trouve pris dans un drôle de compagnonnage quand il est en prise avec les mots, le mathématicien et le poète.


Rôle historique à Euclide. C'est la première fois que quelqu’un se propose de faire un discours mathématique pur, c’est-à-dire indépendant de telle application pratique, de telle visée matérielle, et qui s’applique uniquement à la vérité à la validation des énoncés avancés.

Premièrement, tout part d’énoncé : au commencement est la parole et le discours. Pour énoncer une vérité chez Euclide il faut que des énoncés vrais soient déjà donnés, de type primitif. Des axiome, postulat et définitions qu'Euclude résume en des demandes. On ne s’adresse plus à des choses mais à quelqu’un. Relation entre mathématiques et démocratie.

Ce que demande Euclide c’est que l’on soit d’accord avec soi-même. Le domaine de la géométrie et de la mathématique sont ceux où la vérité est le moins discutée, elle n’a pu surgir par le frottement des sujets entre eux.


Deuxièmement : le grand itinéraire des mathématiques. De l'empirique de leurs débuts. Comment mesurer un cercle avec une droite ? Le droit c’est ortho, orthodoxie, le courbe c’est féminin, les femmes sont sinueuses dans la tradition. L’homme vote à l’agora en plein jour, Antigone invoque les dieux souterrains.

Aristote :

ce n’est pas un hasard si les mathématiques ont commencé à se développer en Egypte (c’est-à-dire en Orient) car là-bas, la classe des prêtres jouissait de loisir.

Il faut être délivré des contingences de tous les jours, il faut un certain quant à soi pour développer la recherche.


Deux termes pour le travail chez le grecs: la praxis qui transforme la matière et chrématistique, le travail intellectuel qui ne transforme pas la matière.

Euclide : premièrement la demande : ne pas te contredire.

Non contradiction ou principe d'identité, Aristote/Métaphysique/livre IV :

« deux attributs contradictoires ne peuvent pas appartenir en même temps au même sujet sous le même rapport »

Historiquement la révolution Euclidienne a précédé le surgissement socratique de la philosophie.


Dans l’histoire de la pensée, les articulations fondamentales qui scandent les étapes de l’histoire philosophique succèdent immédiatement à une révolution qui vient de se produire dans le domaine scientifique. Premier exemple : Euclide -> Platon.

Deuxième exemple, la physique avec Galilée et Newton. On ne retient dans l’imagerie que ce qui ne fait rien comprendre à l’histoire des sciences : la pomme de Newton, E pur si muove de Galilée. Newton connaissait l’histoire de tous les raisonnements mathématiques depuis Euclide. Tout est scandaleux dans Galilée : les astres (les dieux) auraient des aspérités ?

Sa grande révolution avant tout qui va désacraliser, c’est son principe d’inertie : avant lui on pensait qu’il y avait des forces spontanées. Il n’y a pas de fait sans cause : un corps qui n’est soumis à aucune force est soit au repos, soit animé d’un mouvement uniforme.

Or il ne formule pas le principe d’inertie. C’est Descartes qui le formule ainsi. Cette révolution scientifique oblige la pensée philosophique à se redéployer.

Références


La scolastique pendant le moyen-âge : hors de l’Eglise point de salut ; le plus grand acte politique de Luther c’est d’avoir traduit la bible en allemand, alors qu’avant pour savoir ce qu’avait dit Luc, Jean, il fallait passer par un représentant.

D’où pendant la contre-réforme au XVIIe, les jésuites sont linguistes, il faut savoir interpréter, d’où la casuistique l’étude de cas. Pascal, un chrétien radical, leur en voulait autant :

« l’enfer pour tous ces demi-pêcheurs, des pêcheurs hardis auront le salut ».

 


C’est Descartes qui impose à la philosophie un tout nouveau cours : c’est la pensée du sujet qui va fonder toutes les certitudes. Il faut que ma pensée valide le vrai, cela doit passer au crible de ma pensée, le cogito.


Troisième exemple : les sciences historiques, c’est-à-dire celles qui ont pour objet des choses qui n’existaient pas avant que l’homme initie l’histoire et fasse donc intervenir dans l’être quelque chose qui n’était pas prévu dans les programmes purement naturels.

Du "tu dois manger pour vivre" (naturel) au "servez-vous d’abord" (culturel), ne pas paraître pour le rustre que tu n’es pas (lutte pour la reconnaissance comme dirait Hegel).

OIn entend « la technique prolonge la nature, l’outil prolonge l’organe ». C'est un piège. l’animal raccourcit le temps qu’il y a pour satisfaire le besoin alors que l’homme qui prend sur lui de retarder : la sexualité devient mariage, l’instinct devient institution qui n'est pas le prolongement de l'instinct.


L’outil ne prolonge pas l’organe mais le contrecarre. Les sciences historiques ont commencé quand elles ont été attentives à ce genre de contraintes. Durkheim caractérise les faits sociaux de tous les autres du fait de leur effet coercitif.

L’esprit et la fumée dans le Phédon de Socrate : 

Je vois bien cependant que Cébès et toi, vous seriez bien aises d’approfondir encore davantage la question, et que vous craignez, comme les enfants, qu’au moment où l’âme sort du corps, le vent ne l’emporte et ne la dissipe réellement, surtout lorsqu’à l’heure de la mort le temps n’est pas calme, mais qu’il souffle un grand vent. »


Ce que Hegel appelle l’esprit dans sa philosophie de la nature, philosophie de l’esprit, c’est l’outil, les institutions, le droit. Code de Hammurabi ; Hegel remarque que ce droit qui nous paraît monstrueux, œil pour œil, dent pour dent, couper la main au voleur, c’était un progrès énorme par rapport à l’arbitraire du caprice du Prince. L’esprit est à l’inverse de la petite fumée, c’est ce qu’il y a de plus concret, calvaire de l’esprit, patience et labeur de l’histoire.


Passage décisif dans le contrat social quand Rousseau fait état du passage de l’état de nature à l’état civil. Le fait de ne plus être un individu qui se débrouille dans l’ordre de la nature, mais d’avoir un rapport médiat à l’être, et non immédiat, médiatisé par la société, rapport qu’il appelle l’état civil.

 

Références

  • Rousseau/ Le contrat social

Notre rapport aux choses est médiatisé par les mots depuis que nous sommes nés.

Le cas d’Helen Keller, sourde, muette, aveugle, sauvée par l’amour d’une servante qui lui faisait faire des signes avant de boire. Ce que sanctionne cette servante c’est l’accès à l’ordre symbolique.

L’animal a une conscience, un rapport aux choses mais par le mot il y  a cette puissance prodigieuse que je donne une présence à ce qui est absent. Le mot désigne une chose pour un autre.


L’entreprise philosophique en elle-même incarnée par chacun de ses grands moments, pour parler comme Hegel, qui sont constitutifs du parcours philosophique et chacun y est indispensable.

Merleau-Ponty expose comment Bergon en refusant les honneurs d’un « pouvoir honteux de ses propres principes » (le régime de Pétain) renouvelle le geste socratique, le rapport difficile du philosophe et de la cité.

Merleau-Ponty nous donne ce triangle : moi, la chose et l’autre. Ou bien c’est avec les autres que nous allons au vrai ou bien ce n’est pas au vrai que nous allons ->  Le moi, le vrai et les autres.

  • Moi avec le vrai sans les autres : l’ascète, le mystique, loin des mots dans la contemplation et la méditation.
  • Moi avec les autres, sans le vrai (le café du commerce, l’opinion, la doxa, le sophisme, la com. Exemple la vidéo Apostrophe Clouscard/Ségéla : https://www.youtube.com/watch?v=PWcBKVcz12E)

La parole démontre (la démonstration géométrique), c’est le contraire du dogmatisme, je ne te l’impose pas, tu vas voir avec moi que c’est vrai.

Le point le plus important de la révolution euclidienne qui résume les trois points c’est qu’on n’est plus dans l’ordre du langage : y=f(x) ce n’est pas du langage c’est discursif, ce n’est pas intuitif.

Les algorithmes ne sont pas des mots.

C’est précisément parce qu’il n’y a pas de métaphore dans le discours scientifique que ce n’est pas un langage.

Le philosophe n’a pas le choix, il ne peut pas écarter la métaphore comme le mathématicien. La gageure étrange de la philosophie c’est que le philosophe veut avoir la rigueur du mathématicien avec les mots de tous les jours.


Parenté entre le philosophe et le poète. L'hommage de Mallarmé à Edgar Poe.

Donner un sens plus pur aux mots de la tribu

voilà la fonction du poète.

Le philosophe fait un va et vient entre le besoin de rigueur et d’univocité qu’il y a dans le discours mathématique qui n’est pas un langage, et dans le langage de tous les jours qui a une fonction poétique qu’il ne faut pas laisser telle quelle non plus, et que les grands poètes se gardent bien de laisser telle quelle. 


Le présent historique est un horizon indépassable de notre pensée.

Marx perçoit bien que les libéraux qui écrivent l’histoire projettent dans le passé la libre entreprise du présent : les robinsonnades.


Question sur le triangle moi les autre le vrai. Il  manquait les autres et le vrai sans le moi : la folie. 

Nerval cite Pascal :

les hommes sont fou, si nécessairement fou, que ce serait être fou, par un autre tour de folie, que de n'être pas fou.

 Il cite un proverbe allemand :

qui ne veut voir aucun fou n’a qu’à rentrer chez lui et casser son miroir

Prendre la folie au sérieux.

Baudelaire conclu ainsi son poème "la Voix" :

Mais la Voix me console et dit : " Garde tes songes :
Les sages n'en ont pas d'aussi beaux que les fous ! "

Peut-être est-ce sur le fou que repose la responsabilité du collectif quand le collectif est déraisonnable est en crise complétement, quand le collectif déraisonne.