Dominique Pagani

Ateliers de philosophie

Spirale d'Archimède

Féminité et communauté chez Hegel

Le rapport de l’esthétique au politique dans le système

Introduction

Qu’il s’agisse de dénigrer, d’accepter en partie ou de souscrire entièrement au système, la bibliographie hégélienne reconnat dans tous les cas à l’auteur des Leçons sur l’esthétique, en même temps qu’une vaste culture encyclopédique s’il en fut, une exceptionnelle diversité d’intérêt. Si l’on porte cette dernière à son actif, l’on parle volontiers d’un étonnant pouvoir de synthèse ; veut-on lui en faire grief, le système se ramène alors, selon la formule de Kostas Papaioannou à « une impossible cathédrale à la Gaudi ».

Il est vrai que l’intensité aussi bien que la permanence de cet intérêt peuvent apparatre plus ou moins vivaces selon le domaine appréhendé. Il existe au moins deux instances à l’égard desquelles, précisément, l’investissement du philosophe ne s’est jamais démenti depuis ses premiers devoirs d’écoliers jusqu’aux ultimes textes de Berlin au point que l’on peut à bon droit discerner dans leur rapport mutuel l’indice d’une problématique essentielle à l’intelligence du « système » : il s’agit de l’esthétique et de la politique.

Si nous insistons sur cette notion de « rapport », c’est pour tenir compte de cette tendance non moins persistante du philosophe à faire en sorte que sa réflexion sur l’art aussi bien que sa tentative de penser rationnellement l’État, loin de se répartir dans l’ensemble de l’œuvre sous l’aspect de deux ensembles de textes simplement juxtaposés, se trouvent plutôt le plus souvent réunies en un seul et même « effort tendu de la conception ».

Il apparaît en effet dès les textes de jeunesse que l’on ne saurait appréhender le champ politique sans évoquer l’élément esthétique et vice versa. Le plus ancien écrit de Hegel qui nous soit parvenu, « Entretien à trois entre Antoine, Octave et Lépide au sujet du triumvirat », se présente déjà comme une mise en scène poétique, en l’occurrence dramatique, d’un problème politique ; à l’autre extrémité de l’œuvre dans un ouvrage réputé pour être aussi aride, aussi peu dépourvu de références « existentielles » que les Principes de la philosophie du droit 1 c’est encore la tragédie, et plus précisément le conflit entre Antigone et Créon, considéré, ici comme « l’opposition éthique suprême » qui sert en quelque sorte de toile de fond au paragraphe 166 sur la famille. Si l’on se rappelle enfin que c’est dans le cadre de ce même drame de Sophocle, que se développent les analyses les plus politiques de la Phénoménologie de l’esprit, celles qui nous présentent la conscience au moment où elle accède à sa vérité comme « esprit d’un peuple », on se convaincra aisément du fait que la référence esthétique et la réflexion politique sont aussi indissociables dans la réflexion hégélienne que le plaisir et la douleur sur la cuisse de Socrate, au prologue du Phédon 2.

[1] Hegel, Principes de la philosophie du droit, Gallimard/ Tel, trad. A. Kaan.

Article paru dans les Lettres Françaises, supplément littéraire de l'Humanité en septembre 2011

Si la religion est l’esprit d‘une époque sans esprit, la religion congédiée ne garantit nullement la présence ou le retour de l'esprit. Nous sommes ainsi, aujourd’hui,  toujours assis au muet du malheur. Arracher la conscience à cette nuit, lui faire « atteindre le moment de ce tournant » où elle découvre l' inanité, voire le péril de sa certitude et l’échange contre la vérité de l'esprit, délivrer la conscience de sa malédiction spectrale c'est la tâche, on le sait que Hegel s’était fixé dans la « Phénoménologie de l’Esprit ». Mais il ne suffit pas de décider de l’affaire pour nous, nous qui savons se dit Hegel il faut encore qu‘aux yeux mêmes de la conscience, cette dentière se révèle comme un « esprit imparfait », qu’elle nomme son malheur, le dévisage et se détourne d’y séjourner avec complaisance, c’est ici que la réflexion de Hegel rencontre la nécessité de situer l'art et le beau. « Beauté sans force qui hait l’entendement » ? « Service divin à la gloire de la vérité » ? Moment du passé dépassé ?

Saluons les Éditions Delga d’avoir eu le courage de publier un petit livre de Dominique Pagani qui affronte ce problème, courage disons-nous, car le livre s’affiche à l'écart du mainstream.
Nous ne pouvons, ici, restituer la complète articulation de la réflexion de l’auteur issue probablement d‘un travail beaucoup plus ample. Il s’agit, au fond, d'instruire avec Hegel le procès du romantisme,  moment où la « subjectivité infinie » déchaîne son ambiguïté mortifère, moment qui n’est rien d’autre que le moment de la conscience modeme, la nôtre: « celle du romantique germano-américain qui domine le monde depuis la défaite de Napoléon » (115). On l’a compris, il ne s’agit pas ici d'un propos académique. Si l’auteur interroge la dialectique hégélienne de l’art, c’est pour y déchiffrer l‘origine de notre malheur et de notre désorientation. Paradoxalement, le livre se présente pour l’essentiel classiquement, comme un commentaire de deux chapitres de la Phénoménologie de l’Esprit : « Religion esthétique » et « l'Esprit vrai ». Dans une filiation revendiqué  à Jean Hyppolite, il s'organise autour de deux formules célèbres : « l’opposition éthique suprême » et « le service divin de la vérité ». La première caractérise l'attitude d'Antigone, la seconde introduit à l'analyse de « l’œuvre d’art spirituelle ». C 'est à la première que se rattache le titre du livre Féminité et commmauté chez Hegel,  à la seconde se relie le sous-titre Rapport de l’esthétique et du politique dans le système. La mise en rapport des deux formules peut surprendre, mais leur lien pourrait  être le suivant. On sait que Hegel ramène l’action d‘Antigone à « l'éternelle ironie féminine qui frappe la caummunauté ». Or ce qui est en cause dans ce conflit de la famille et de l’État, ce qui en fait « l’opprosition éthique suprême », c’est que la famille est l’autre nom de la société civile, du moment subjectif ou naturel, bref de tout ce qui menace ou interdit l’histoire. Et ce péril, l’artiste, à son tour, peut le faire courir s’il joue la fixation suicidaire sur la sujectivité infinie contre la reconnaissance, contre l’entrée dans le « jour spirituel de la présence ».
Suivons avec l’auteur cette dialectique, l’art mérite d’être déclaré « service divin » lors de sa « phase ascendante », celle qui part du symbolisme et qui éboutit au classicisme. «  Ce mouvement définit une dénaturalisation de la conscience, c’est à dire sa politisation. » Autrement dit, l'art se met au service de la conscience, contribue il son passage à l'esprit, avant de cesser d'être contemporain de ce mouvement, d'être adéquat au concept, et de basculer dans sa « phase descendante » à son « exaspération finale, l’ironie subjective » du romantisme. A partir de ce toumant, la raison machine sans lui. Il devient dès lors sa propre dupe. La tragédie, « l'œuvre d’art spirituel », le signifie clairement. « L’art est cet Œdipe qui exulte lorsque le peuple l’acclame pour sa victoire sur l’énigme, mais qui ne sait pas encore que ce même peuple exige sa dissolution. Tout se passe dans le dos du héros » (128).
C'est à ce point que le problème politique est rejoint. En effet, l'artiste n'est pas obligé de reconnaître le sens qu'on veut lui faire avouer (sa dissolution). ll peut persister dans sa certitude, la subjectivité infinie qu'il signifie, il peut refuser de reconnaître la vérité et dès lors elle devient le mal absolu. « Ce déni de la reconnaissance propre au subjectivisme moderne »(134).
A un moment, l'auteur évoque et reprend à son compte un vœu célèbre de Thomas Mann, celui de « réconcilier Marx et Hölderlin ». Au delà  du sens que cette formule revêtait pour Thomas Mann, celle de l’unité des deux Allemagne, celle des poètes et celle des travailleurs, à comprendre ainsi: Hölderlin, à l'opposé de la tricherie et de l'imposture romantique, désigne le véritable artiste, celui qui ne se ferme pas a l'esprit, celui qui aspire au contraire à la reconnaissance et se voue, à son défaut, aux flammes du sacrifice.

Jean-Loup Thébaud